Aris Messinis, reporter photographe : Abattez le mur de l’Evros – A Lesvos, nous vivons un nouveau drame syrien.

Photos Aris Messinis pour AFP

Reportage Nantia Vasiliadou

source http://www.presspublica.gr

3/11/2015

« Nous vivons une nouveau drame syrien à Lesvos. L’état, notre état de gauche, n’existe pas. Il laisse les volontaires et les pêcheurs recueillir les gens au milieu des vagues. La seule chose que fasse notre état de gauche, c’est de twitter sur le compte du premier ministre à propos de l’Europe qu’il souhaite. Une Europe, figurez-vous, de la solidarité et de l’humanisme. »Arhs5-1024x1024
Tels sont les mots de Aris Messenis, de l’AFP, un reporter photographe expérimenté et lauréat de nombreux prix. Ils donnent d’une façon déchirante, comme ses photographies, l’image d’une zone de guerre sur les rivages de Lesvos… « Je suis père… et je vois les enfants se noyer devant moi » monologue-t-il au milieu des sanglots de tristesse, d’indignation et de colère. Il faut tous venir ici, il faut tous crier, hurler. Il n’y a que comme cela que ça s’arrêtera ».
Dans la soirée du samedi, à l’heure où les mamans, à l’abri sur la terre ferme, bordaient leurs enfants sous des couvertures chaudes, les eaux glacées enveloppaient dans la mort des petits réfugiés. Pieds gelés, petites mains gelées, ils ont été une nouvelle fois rejetés sur les côtes de Samos, le matin du dimanche.
« Aujour’hui, nous avons trouvé sur le rivage de nouveaux enfants noyés. Ils doivent provenir du grand naufrage avec les 300 passagers, dit Aris. Nous avons hélé le fossoyeur pour qu’il prenne un bébé de 5-6 mois. Il l’a mis dans un sac. Il nous a dit qu’il n’avait plus de quoi les envelopper. »
Au même moment, le ministre délégué à la politique migratoire Yannis Mouzalas excluait l’éventualité d’une démolition du mur de l’Evros pour réduire le nombre des morts de réfugiés en Mer Egée, au moins dans la période présente.

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« Ils m’on fait passer sur l’ERT avec Mouzala avant-hier, dit Aris. Je lui ai parlé de notre état de gauche comme je t’en parle maintenant. Où sont passés les députés de Syriza qui manifestaient contre le mur? Où sont-ils ? Sa réponse a été que j’étais sous l’emprise de l’émotion. Je ne me laisse plus envahir par l’émotion. Je suis allé dans des pays en guerre et j’ai vu des enfants morts. Ce qui se passe est sans précédent. On les emmène à l’abattoir comme des moutons. »
Il montre autant de véhémence vis-à-vis du gouvernement que de sympathie lorsqu’il parle de « notre police portuaire », de « nos pêcheurs », de la population locale, qui ne se contente pas de tenir bon, mais qui apporte de l’aide. Bien sûr, il y a quelques roublards qui vendent l’eau cinq euros. Chaque guerre a ses trafiquants..
A Lesvos, rien ne rappelle la présence d’un état, même en faillite. IL n’y a pas d’armée pour dresser des tentes pour les vivants, pas de repas collectifs pour les affamés, pas de médecins pour sauver ceux qui sont à demi-morts. La police portuaire, dans la période actuelle, fait ce qu’elle peut sans argent.
La police portuaire s’est effondrée devant les images, les cris, les pleurs. Ils ont étouffé de rage. Les pêcheurs délaissent leur métier pour repêcher des êtres humains.Ici, ce sont les pêcheurs locaux, les volontaires étrangers et la police portuaire qui font le travail. Personne d’autre. Des enfants se noient. Faut-il que les enfants du premier ministre et du ministre se noient pour qu’ils envoient des secours ? »

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Le mur de l’Evros
Les questions qu’il pose tombent comme des coups de massue sur la tête de tous ceux qui « gèrent » d’un bureau le problème des réfugiés. « Comment gardent-ils encore le mur de l’Evros ? se demande-t-il. Je ne veux pas de cette gauche-là. Leur problème, c’est la recapitalisation des banques ? Qu’ils viennent ici, s’ils l’osent. Quelles difficultés techniques invoque Mouzalas ? Ils n’on qu’à ne pas l’abattre, le mur. Qu’ils ouvrent une porte qui permette le passage des gens un à un. C’est le seul moyen d’arrêter les noyades et de mettre en place le contrôle qu’ils souhaitent. Mais ce sont tous des racistes. Et ça prend des airs d’humanistes ! »
Où sont les médecins ? Les pompiers secouristes ? Les équipes de volontaires grecs ?

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Il n’y a pas non plus de médecins. Seulement des étrangers en formation, volontaires. « Hier ils ont tenté de sauver une personne, mais ils étaient paniqués. J’ai compris qu’ils n’étaient pas d’accord sur la façon d’apporter les premiers secours. L’homme était en train d’agoniser. Il a fini par mourir. »
Les médecins de l’île ne viennent pas. Avant-hier seulement, lors du gros naufrage de Molyvos, un médecin grec âgé a sauvé 5-6 personnes. Nous avons des milliers de médecins en attente d’affectation. Pourquoi ne pas leur faire des contrats de six mois pour sauver des gens à Lesvos ? Il n’y a ici qu’une petite équipe de volontaires de la Croix Rouge, qui fait ce qu ‘elle peut. Où sont les pompiers secouristes ? Quelle catastrophe plus grande que celle-ci attendent-ils pour intervenir ?
Tous disparus. Des équipes de volontaires grecs introuvables, tous ces jet-ski, tous ces bateaux de plaisance invisibles….
Les responsabilités de la Turquie
« Ils partent de Turquie quelles que soient les conditions météorologiques. Hier, il y avait 7 Beaufort et les barques arrivaient. Il vaudrait mieux que les frontières soient fermées, qu’ils ne viennent pas du tout. Plutôt qu’ils ne s’aventurent sur des rafiots.
Arhs9-1024x1024Pourquoi ne restent-ils pas sur une plus longue période en Turquie, au moins jusqu’à la fin de l’hiver ? Cest la question de bon sens. Les conditions sont misérables là-bas. Ils entrent en contact avec des trafiquants d’esclaves, ils leur promettent qu’il y aura 50 personnes dans le bateau et à l’arrivée ils en voient 300. Lorsqu’ils protestent, les trafiquants d’esclaves sortent les armes, les menacent, et les poussent à l’intérieur. D’habitude sans capitaine. Ils se contentent de leur montrer comment piloter la barque.
Il dit que lors du grand naufrage de 300 personnes, le bateau s’est disloqué par le fond. La coque s’est fendue, un trou s’est ouverte dans les planches, et les premiers à y tomber ont été les femmes et les enfants. « Ils les mettent sous le pont des bateaux pour des raisons de sécurité, et ce sont les premiers à se noyer »
Il nous faut tous venir pleurer à Lesvos, dit-il. Pour entendre le cri de détresse de tous ceux qui perdent les leurs. Leur lamentation sans fin.
Les responsabliltés de l’Europe
« Nous n’avons pas d’argent, je le sais, dit Aris. Mais le gouvernement doit faire pression. Qu’est-ce que l’Europe ouverte ? L’Europe n’est ouverte qu’aux capitaux off shore et à l’argent noir. Où est la tolérance religieuse ? Si c’étaient des chrétiens, on les laisserait se noyer ? Tout le monde serait ici pour recueillir les gens que les turcs envoient se noyer. » Aris qui a tout vu dans son métier n’arrête pas de parler. Un torrent. Il veut être entendu de ceux qui, il y a des mois, promenaient dans des défilés leur soit-disant indignation de gauche à propos du mur de l’Evros. Et maintenant ils se taisent, planqués dans un bureau.Arhs4-1024x1024
« Faites pression, en tant que gouvernement, pour un accord avec la Turquie afin que le ferry Elevtherios Venizelos prenne en charge les gens dans les ports de Turquie. Il y a trois quarts d’heure de trajet. Pourquoi donneraient-ils 1000-1500 euros aux trafiquants d’esclaves ? Pour chaque bateau, cela fait 60000 euros. Depuis le début de cette crise, les réfugiés ont donné aux trafiquants cinq à six milliard d’euros. »
La question se pose cependant de savoir si cet argent est arrivé seulement dans leurs poches, ou s’il a été distribué, à discrétion, pour que les grands bateaux partent des ports turcs sans être inquiétés. « Avant-hier un navire battant pavillon américain est arrivé pour s’échouer un peu avant Molyvos. Un homme en est sorti en nageant, désespéré, pour demander de l’aide. Ils étaient 200-300 à l’intérieur. Il est impossible qu’il soit parti du rivage. Est-ce qu’ils n’ont pas des autorités en Turquie, une police portuaire, pour exercer des contrôles ? »
Ce commerce morbide de vie humaine, ce voyage sans retour est à l’origine de la circulation de quantités monstrueuses d’argent noir. Depuis les rivages de la Turquie jusqu’à l’Allemagne chaque réfugié débourse environ 5000 euros.
Des corps nus et des questions
Ces derniers jours se pose une question de plus en plus pressante, dit Aris. « Les corps rejetés sur le rivage que nous trArhs6-1024x1024ouvons plusieurs jours après sont nus. Les fermetures éclair des sacs sont ouvertes. Les feuilles de plastique dans lesquelles sont rangés les objets précieux -argent, documents,portables- paraissent avoir été déchirées à la main. Les poches des pantalons sont retournées. Comme si elles avaient été fouillées. La plupart du temps, on retrouve les passeports syriens, qui sont d’un grand prix pour des réfugiés d’autres nations, jetés à côté. Lui-même et ses confrères qui font ces macabres découvertes sont persuadés que la sauvagerie, ici comme dans chaque guerre, l’a emporté sur l’humanité.
« Cela fait en tout un mois que tu es à Lesvos. Tu vas repartir ? » lui demandons nous. « Repartir pour ne pas les voir ? Pour ne pas voir les corps sans vie, noircis des enfants ? Non, je serai là pour les mettre sous leur yeux, je serai là pour leur montrer les conséquences de leurs actes.

Traduction du grec Jean-Marie Reveillon

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